CASCADE SANS CASQUE
Clémence Didion
, Bruxelles (BE), 1989
Commissaire : Thomas Ghaye, www.lapeaudelours.net
29, rue de l’Université 

Dans un monde, ni fermé ni fini, où tout semble s’être arrêté, là exprès pour être contemplé, s’entrelacent fantômes
et chimères ; des esprits évasifs et des spectres qui hantent encore certaines pensées, certains passés. Dans cet univers, mis en pause ou au ralenti, flottent des êtres sans identité, sans genre et sans traits d’unicité. Ils passent, lentement, d’un côté à l’autre du format. Ils sont des éléments interchangeables. Ils représentent des souvenirs en suspend. Un monde loufoque s’articulant autour de structures peinturlurées et de squelettes organiques qui viennent donner un équilibre aux différents agencements. Un univers à l’image de sa créatrice, bien loin de l’image édenienne et paradisiaque et ce malgré le calme et l’ordre qui y règnent. C’est l’entropie qui émane des pensées prolifiques de Clémence qui nourrit ses compositions. Des cycles mis en arrêt sur image, le temps que nos yeux croisent ceux dessinés et peints, en très grand, dans les brumes colorées. Ces regards aux allures de cartoons dialoguent avec des emboitements de files et de tuyaux, embrassent des langues rigides et fixent des objets sans noms. L’absurde semblerait alors atteindre une apogée.

Mais de quelle absurdité parle-t-on ? Comment comprendre ce qui défie la logique ; la nôtre, dans un monde ; le sien, obéissant des règles formelles et structurelles ? C’est à partir de ce moment, de ce questionnement, que l’on rentre vraiment dans le travail de Clémence. Qu’il soit bidimensionnel ou tridimensionnel, au crayon ou à l’huile, ce territoire fictif nous fait voyager dans ses souvenirs, dans son enfance et dans ses obsessions. Tantôt japonisant, tantôt rythmé par des musiques lancinantes ou des rythmes entraînant. Clémence nous fait basculer dans un travail empli de symboles qui emprunte certains aspects à Walter Swennen, Odilon Redon ou Léon Spilliaert et qui font fi de toute marche à suivre.

Le travail évolue peu à peu de manière organique et s’ouvre à de nouveaux questionnements formels. A la façon de Philippe Guston, de Mayan S. Mayan ou de Armen Eloyan, telle une hallucination continue, les sujets respectifs choisis se suivent, puisent leurs inspirations aux mêmes endroits et se façonnent avec le temps pour finalement arriver à un résultat différent. Les formes s’arrondissent, se colorent et s’animent un peu plus.

Dans un trip éveillé aux allures de fable d’un Eugène Ionesco contemporain, Clémence nous invite à quitter l’enfance et à s’approcher d’une plus dure réalité ; faite d’essais et erreurs, afin de se rapprocher de la fragilité d’une existence plus soutenue : comme un écho, une résonnance de nos troubles et de nos incompréhensions.

Vincent Vanden Bogaard 


EN
In a gaping and evolving world where everything seems to have stopped right there just to be contemplated, ghosts and chimeras hug each other; evasive spirts and specters that still haunt certain thoughts, certain pasts. Some souls with no identity, no gender, nor unicity feature float in this paused and slow universe. They slowly go from one side to the other side of the format. They are interchangeable elements. They represent dangling memories. A wild world articulated around roughly painted structures and organic skeletons that give a balance to the various layouts. A universe similar to its creator, far away from the ambrosial and paradisiac image despite the calmness and the order that reign there. The entropy that emanates from Clémence’s prolific mind feeds her creations. Cycles are interrupted, just to give our eyes time to observe those that are drawn and painted on a very grand scale in the colorful mists. These cartoon-like looks dialogue with a combination of threads and pipes, embrace rigid languages and stare at nameless objects. The absurd then seems to reach its apogee.

But what sort of absurdity are we exactly talking about? How to understand what defies logic; our logic, in a world; her world, obeying formal and structural rules? From that moment on, based on this questioning, we truly penetrate into Clémence’s work. Whether it is bidimensional or three-dimensional, penciled or oil-painted, this fictional territory makes us travel through her memories, her childhood and her obsessions. Sometimes Japanizing, sometimes cadenced by nagging music or rousing rhythms. Clémence drags us into a work full of symbols that borrow certain aspects from Walter Swennen, Odilon Redon or Léon Spilliaert and that flout any procedure. The work gradually evolves organically and opens up to a new formal questioning. Like Philippe Guston, Mayan S. Mayan or Armen Eloyan, such a continuous hallucination, the respective chosen subjects follow each other, draw their inspiration from the same places and shape themselves with time to finally achieve a different outcome. The shapes become rounded, colorful and a bit more animated.

During this awake trip that looks like a fable written by a contemporary Eugène Ionesco, Clémence invites us to leave the childhood and to get closer to a harsher reality made of attempts and mistakes, to approach the fragility of a more intense existence: like an echo, a resonance of our troubles and misunderstandings.

Vincent Vanden Bogaard