Fenêtre sur rue
Gaëtane Verbruggen, Liège (BE), 1994

Les souvenirs nous sont tous fidèles, en principe. On s’attache à un endroit, une personne, un objet, ou encore, à un détail futile. On se souvient vaguement de certaines choses, comme on peut se souvenir des détails les plus précis d’un objet, d’un décor, d’une sensation. Nos pensées peuvent se déformer avec le temps, on en arrive à ne plus distinguer le vrai du faux, à s’être persuadé d’une chose, alors qu’il en s’agit d’une autre, à rendre fictif une partie du souvenir.

Je cherche à extérioriser des instants intraduisibles et fragiles, un peu flous. Je prends plaisir à capter l’âme des instants du quotidien, retranscrire l’émotion face aux banalités de la vie ordinaire, et en accepter leur simplicité. Mes travaux sont donc le témoignage de diverses sensations restées ancrées dans mon esprit, qu’elles soient dupées par le temps ou non.

Je me suis intéressée aux lieux oubliés, ces sites remplis d’histoires, auxquels personne ne prête attention, ces endroits sans figure, dotés de lumières diffuses et intimes, capables de nous rappeler une anecdote. Nous avons les moyens d’imaginer un passé, un historique fictif en quelques secondes. Des récits différents pour chaque lieu, des émotions différentes à chaque instant. Nous avançons alors dans la fiction que l’on se crée et nous nous emparons ainsi d’instants irréels.

Selon Alberti, le tableau serait comme une fenêtre ouverte. Où se trouve dès lors, si seulement elle existe, la limite entre la réalité et l’imagination ? Pouvons-nous jongler avec le visible et l’invisible produit par une lumière naturelle ? Inconsciemment, nous sommes généralement capables de nous construire une image mentale dissimulée derrière les ouvertures de ces paysages d’intérieurs, jusqu’à peut-être avoir l’envie d’y pénétrer, comme si un nouveau monde se dessinait derrière le support. Je choisis d’utiliser ici la fenêtre en vue de révéler plusieurs propositions contradictoires ; l’intime et le public, le perceptible et l’imperceptible.

Texte : Gaëtane Verbruggen

 

All memories are faithful to us, in principle. We become attached to a place, a person, an object, or even a futile detail. We vaguely remember certain things, just as we can remember the most precise details of an object, a decor, a feeling. Our thoughts can be deformed over time, we eventually do not distinguish the true from the false and convince ourselves of one thing when it is another, to make fictitious a part of the memory.

I seek to exteriorize untranslatable and fragile moments, a little blurry. I enjoy capturing the soul of everyday moments, transcribing the emotion facing the banalities of ordinary life, and accepting their simplicity. My works are therefore the testimony of various sensations that are anchored in my mind, whether they are duped by time or not.

I was interested in forgotten places, these sites filled with stories, to which no one pays attention, these figureless places, endowed with diffuse and intimate lights, capable of reminding us of an anecdote. We have the means to imagine a past, a fictional history in a few seconds. Different stories for each place, different emotions at each moment. We advance afterwards in the fiction that we create for ourselves and we thus seize unreal moments.

According to Alberti, the painting would be like an open window. Where is then, if only it exists, the limit between reality and imagination? Can we juggle with the visible and the invisible produced by natural light? Unconsciously, we are generally able to build a mental image hidden behind the openings of these interior landscapes, until perhaps feeling the desire to penetrate them, as if a new world was taking shape behind the support. Here I choose to use the window to reveal several contradictory propositions; the intimate and the public, the perceptible and the imperceptible.