TISSER LES NUAGES
Nina Tomas, Béziers (FR), 1989
Commissaire : Saryna Nyssen
Rue Féronstrée 107

Pour cette seconde participation à Art au Centre, l’œuvre présentée par Nina Tomas constitue en quelque sorte un jalon de l’évolution de sa pratique, la marque d’un retour aux sources. Après avoir atteint un point de rupture en novembre dernier, l’artiste aspire à revenir à un art plus formel, moins narratif et figuratif, avec des compositions plus brutes, presque « grossières ».

La composition joue ici un rôle primordial : que cela soit au sein même de chacune des toiles ou d’une toile à l’autre (démultiplication du format), voire même au-delà de l’œuvre en tant que telle. Un filtre supplémentaire s’ajoute en effet lorsque l’œuvre investit la totalité de la vitrine, tel un panneau dans un cadre préexistant. Est-ce un cadre dans un cadre ? Une fenêtre dans une fenêtre ? En fragmentant et juxtaposant des plans et des espaces, en jouant avec les proportions, et en apposant des couleurs – en aplat ou dégradées –, de formes, de motifs, de textures variées dans ses tableaux, elle crée des effets de contraste et de rupture, de vide et de plein, mais également un ensemble har- monieux et cohérent. Ces éléments lui permettent de rythmer les tableaux et de tisser des liens entre eux.

Si Tomas souhaite s’éloigner de la figuration et de la narration, il en subsiste toutefois quelques indices discrets. Chacun des tableaux qui compose ce triptyque est basé sur une photographie de l’artiste ou une image sélectionnée par ses soins. Et si le spectateur est attentif, peut-être pourra-t-il en percevoir certains détails. Avec ses photos, la peintre tente de faire cohabiter différents pays et leurs cultures. À gauche, il est pos- sible de discerner le paysage urbain bruxellois à travers lequel elle introduit une tension entre motifs organiques, géométriques et industriels. À droite, une bâche lâchement suspendue au-dessus d’un stand d’oignons en Inde l’a inspirée à travailler le drapé, motif particulièrement intéressant aux yeux de l’artiste au vu de son usage historique par les grands maîtres dès la Renaissance, de son association à la féminité en histoire de l’art et de la technique ici employée – la peinture à l’huile, qui requiert patience et délicatesse. Au centre, c’est une œuvre de Duccio di Buoninsegna (c.1260-1319) qui l’a conduite à structurer la scène en deux niveaux, tracée sur un textile à motif imprimé qui est tendu directement sur le châssis. Ce motif est repris à la main à d’autres endroits du tryptique. Le souci du détail et la répétition du geste témoignent des penchants perfectionnistes, presque obsessionnels de l’artiste, mais aussi du caractère méditatif et spirituel ayant trait à l’élaboration du tableau.

Ne reposant sur aucun croquis, les peintures de Tomas se construisent au fur et à mesure, par superposition de couches picturales. Elles se métamorphosent au fil du temps, de manière incontrôlée et incontrôlable, laissant libre cours à l’impulsivité et à l’inconscient. C’est un processus lent et ce que nous avons d’ailleurs aujourd’hui sous les yeux n’est pas un « produit fini » car d’autres niveaux de lecture seront générés avec l’ajout de panneaux supplémentaires dans le futur. Tomas perçoit ses polyptyques

comme un parcours, qu’il est possible de suivre pour voyager et pour s’y perdre. Alix Nyssen


ENGLISH
 

For this second participation to Art au Centre, the artwork displayed by Nina Tomas represents a kind of milestone of the evolution of her practice, the mark of a return to her roots. After reaching a point of breakdown last November, the artist aspires to come back to a more formal kind of art, less narrative and figurative, with rawer and almost « rude » compositions.

The composition here plays a key role: whether within each of the paintings or from a painting to another (increasing format) or even beyond the artwork itself. An extra filter is actually added when the artwork invades the totality of the display window, like a panel in a preexisting frame. Is it a frame in a frame? A window in a window? By fragmenting and juxtaposing plans and spaces, by playing with the proportions and by adding colors (flat tints or shaded off), shapes, motifs and different textures in her paintings, she creates effects of contrast, breakdown, emptiness and fullness, but also a harmonious and coherent whole. These elements enable her to give rhythm to her paintings and to forge links between them.

While Nina Tomas wants to distance herself from figuration and narration, there are still some discrete signs of them. Each of the paintings that form this triptych is based on a photograph of the artist or an image she selected carefully. And if the spectator is attentive, he might notice some details of them. With her pictures, the painter tries to connect different countries and their cultures. On the left, it is possible to discern Brussels urban landscape through which she introduces a tension between organic, geometric and industrial motifs. On the right, a tarpaulin sloppily hanged over an onions stall in India inspired her to work the hang, a motif particularly interesting for the artist given its historical use by the great masters since the Renaissance, given its connection to femininity in art history and given the technique used here – oil painting, which requires patience and delicacy. At the center, an artwork by Duccio di Buoninsegna (c.1260-1319) lead her to structure the stage in two levels, traced on a textile with printed motifs that is directly stretched on the frame. This motif is reused manually at other spots of the triptych. The attention to detail and the repeated gesture show the perfectionist and almost obsessional likings of the artist, but also the spiritual and thoughtful dimension related to the creation of the painting. 

Nina Tomas’ paintings don’t rest on any sketch and get built progressively, by superimposition of pictorial layers. They transform over time in an uncontrolled and uncontrollable way, giving free rein to impulsiveness and unconsciousness. It is a slow process and what we have today in front of us is not a « finished product » because other levels of reading will be generated with the addition of extra panels in the future. Nina Tomas considers her polyptych as a journey that we can follow to travel and lose ourselves in it.

Alix Nyssen