ÉVEILLE MOI CRÉPUSCULE SUBLUNAIRE
Camille Tsvetoukhine, Angers (FR), 1987
Commissaire : Sophie Delhasse
Rue St. Adalbert 15

 

Il y a peu de temps je suis tombée, par hasard – si le hasard existe vraiment –, sur un petit ouvrage intitulé The Carrier Bag Theory of Fiction d’Ursula K. Le Guin, préfacé par Donna Haraway. Ce « Carrier Bag », ce contenant que Le Guin place au cœur de l’his- toire de l’humanité comme premier artefact créé par l’homme – en opposition à l’outil tranchant ou à l’arme meurtrière – met en perspective une autre histoire, qui apporte avec elle une vision entièrement transcendée de notre place dans le monde, de notre évolution et de notre capacité de transformation de la réalité. Cette métaphore du récipient, du contenant, du sac qui regorge d’éléments et d’histoires alternatives me paraît per- tinente pour décrire l’œuvre de Camille Tsvetoukhine. En effet, les œuvres de l’artiste se déploient comme une constellation de fragments, d’indices ou de symboles. Ils sont chacun la porte d’entrée vers un univers narratif ou discursif dont la création de récit serait la forme finale. Chaque dessin, chaque peinture, chaque céramique, chaque textile, chaque texte deviendrait le contenant d’une nouvelle histoire, d’une dimension à la fois fic- tive et réelle capable de révéler « notre capacité à inventer des mythes pour appréhender le monde dans lequel nous vivons »*.

Les œuvres présentées dans la vitrine nous entraînent, dans un agencement aux effets Carrolliens, dans l’autre dimension, celle peuplée de capes en lévitation, de céramiques ésotériques et d’un pinceau surdimensionné. Par l’usage de matières orga- niques comme le textile ou l’argile ainsi que par la figuration de paysage et d’ornements naturels l’artiste se réapproprie avec humour et détournement la figure emblématique de la sorcière. Une figure d’émancipation et de subversion ayant permis, depuis les années 60, une remise en question éco-féministe de notre société. Il s’agit peut-être de percevoir dans l’altérité de la sorcière une métaphore de l’artiste, le rituel faisant place à l’œuvre et à son potentiel de transformation et réappropriation de notre regard sur le monde.

Sophie Delhasse

* Ursula K. Le Guin, Le Langage de la nuit, p. 92.


ENGLISH
 

A short while ago, I came across, by chance – if chance really exists – , a small book entitled The Carrier Bag Theory of Fiction written by Ursula K. Le Guin and prefaced by Donna Haraway. This « Carrier Bag », this container that Le Guin places at the heart of the history of humanity as the first artefact created by humans – in opposition to the sharp tool or the deadly army – puts in perspective another history that brings an entirely transcended vision of our place in the world, our evolution and our ability to transform reality. This metaphor of the receptacle, the container, the bag that overflows with elements and alternative histories seems relevant to me to describe Camille Tsvetoukhine’s work. Indeed, the artworks of the artist spread out like a constellation of fragments, signs or symbols. Each of them are the gateway to a narrative or discursive universe whose story creation would be the final form. Each drawing, each painting, each ceramic, each textile, each text would become the container of a new history, a dimension both fictive and real that is able to reveal « our ability to invent myths to comprehend the world in which we live. »*

The artworks presented in the display window drag us into another dimension through a Carroll-like layout, a dimension full of levitating capes, esoteric ceramics and an outsize paintbrush. Using organic materials such as textile or clay and the figuration of landscape and natural ornaments, the artist reclaims with humor and diversion the emblematic figure of the witch, a figure of emancipation and subversion that has been allowing an ecofeminist questioning of our society since the 1960s. It might be a matter of detecting a metaphor of the artist in the alterity of the witch, the ritual making room for the artwork and its potential of transformation and the reappropriation of our view of the world.

Sophie Delhasse

* Ursula K. Le Guin, Le Langage de la nuit, p. 92.